Carnet de vaccination : obligatoire à partir de 2028 ?

La Cour des comptes exige la généralisation du carnet de vaccination électronique d’ici 2028. Malgré quinze ans d’existence, « Mon Espace Santé » demeure largement inutilisé, créant une vulnérabilité sanitaire majeure en cas d’épidémie.
Dans un contexte où la mémoire vaccinale des Français ressemble davantage à un patchwork désordonné qu’à un suivi rigoureux, la Cour des comptes tire la sonnette d’alarme. Le 7 septembre 2026, l’institution présidée par Amélie de Montchalin a publié un rapport sans concession sur l’état de la politique vaccinale française. Son verdict ? La généralisation d’un carnet de vaccination électronique s’impose d’ici 2028, non comme une simple modernisation administrative, mais comme une nécessité sanitaire urgente face aux menaces épidémiques.
Une infrastructure numérique qui végète depuis quinze ans
L’ironie de la situation saute aux yeux : la France dispose depuis 2011 d’un outil numérique baptisé « Mon Espace Santé », successeur du dossier médical partagé. Quinze années d’existence pour un résultat décevant qui confine au fiasco. Selon les données révélées par la Cour des comptes, seuls 35% des assurés sociaux ont activé cette application pourtant gratuite et accessible. Plus préoccupant encore, parmi ces utilisateurs volontaires, à peine 11% disposent de données vaccinales enregistrées. Ces chiffres traduisent un échec collectif dont les conséquences dépassent largement le cadre d’une simple défaillance technologique.
« Le fait que nous n’ayons pas chacun un carnet de vaccination électronique à jour est un obstacle majeur pour notre protection individuelle », affirme Amélie de Montchalin dans les colonnes du Figaro. La présidente de la Cour des comptes poursuit en soulignant une dimension plus inquiétante : « C’est aussi un élément de fragilité en matière de santé publique : quand survient une épidémie, le degré de protection de la population n’est pas connu. » Cette méconnaissance collective transforme chaque crise sanitaire en navigation à l’aveugle, privant les autorités d’informations cruciales pour calibrer leur réponse.
Les pharmaciens, seuls remparts contre l’amnésie vaccinale
Dans ce paysage désolant, une profession se distingue par son efficacité : les pharmaciens. Autorisés à vacciner contre la grippe, ils constituent aujourd’hui les principaux contributeurs à l’alimentation de « Mon Espace Santé ». Cette réussite sectorielle met en lumière, par contraste, les défaillances du reste du système. Médecins généralistes, infirmiers, centres de vaccination : leurs outils informatiques demeurent souvent incompatibles avec le carnet électronique, transformant chaque saisie en parcours du combattant.
Le professeur Alain Fischer, pédiatre-immunologue reconnu, tranche sans ambages : « Les documents papier aujourd’hui n’ont plus vraiment de sens », rapporte le média ICI. Son constat résonne comme une évidence à l’ère du numérique, pourtant la réalité du terrain s’accroche obstinément à des carnets cartonnés facilement égarés, oubliés au fond d’un tiroir ou rendus illisibles par le temps. Cette schizophrénie entre moyens disponibles et pratiques effectives coûte cher : 1,4 milliard d’euros ont été consacrés à la vaccination en 2024, selon les données compilées par la Cour des comptes, sans que l’efficacité du dispositif soit optimale.
Une vulnérabilité sanitaire qui menace la protection collective
L’enjeu dépasse largement la simple commodité administrative. La grippe saisonnière, souvent considérée comme bénigne, provoque entre 9 000 et 10 000 décès annuels en France. Malgré cette mortalité significative, le taux de vaccination chez les plus de 65 ans plafonne à 54%, loin des 75% recommandés par l’Organisation mondiale de la santé. Comment améliorer cette couverture sans connaître précisément qui est vacciné, qui nécessite un rappel, qui demeure vulnérable ?
Cette ignorance collective crée une faille béante dans notre dispositif de protection. Lorsqu’une épidémie surgit, les autorités sanitaires naviguent dans le brouillard, incapables d’évaluer rapidement le degré d’immunisation de la population. Cette lacune compromet la capacité à cibler les campagnes de vaccination, à identifier les zones géographiques prioritaires ou à anticiper la pression sur le système hospitalier. L’expérience récente des crises sanitaires a démontré combien ces informations s’avèrent décisives pour calibrer une réponse efficace et proportionnée.
La Cour des comptes ne se contente pas d’un diagnostic. Elle formule une exigence claire : tous les assurés sociaux doivent « rattraper » leur historique vaccinal complet d’ici 2028. Ce délai de deux ans peut sembler généreux, mais il sous-estime peut-être l’ampleur du chantier. Reconstituer quinze, vingt ou trente années de parcours vaccinal nécessite de mobiliser médecins traitants, pharmaciens, services de médecine scolaire et professionnelle. Un travail titanesque qui suppose une coordination sans faille et des moyens techniques à la hauteur des ambitions affichées.
L’interopérabilité, talon d’Achille de la révolution numérique
Le rapport met le doigt sur un problème technique majeur : l’incompatibilité des systèmes informatiques utilisés par les professionnels de santé. Chaque logiciel médical fonctionne en silo, incapable de dialoguer efficacement avec « Mon Espace Santé ». Cette tour de Babel numérique transforme chaque acte vaccinal en double saisie fastidieuse, décourageant les praticiens déjà surchargés. Sans résolution de ce nœud gordien technique, la généralisation du carnet électronique restera lettre morte, quelles que soient les injonctions institutionnelles.
L’adhésion de la population française à la vaccination s’est pourtant considérablement renforcée, passant de 61% en 2010 à 80% en 2024 selon les enquêtes d’opinion citées dans le rapport. Cette évolution favorable crée un terreau propice pour déployer des outils de suivi performants. Les nourrissons bénéficient déjà d’une couverture vaccinale satisfaisante grâce aux onze vaccins obligatoires instaurés en 2018. Reste à étendre cette rigueur aux adultes, population négligée dont le suivi vaccinal demeure lacunaire.
Un investissement rentable aux bénéfices sous-exploités
Contrairement aux idées reçues, la vaccination génère des économies substantielles pour l’Assurance maladie. Le rapport de la Cour des comptes révèle qu’en 2017-2018, la politique vaccinale a permis d’éviter des dépenses à hauteur de 47 millions d’euros. Ce retour sur investissement positif justifie amplement les moyens alloués. Toutefois, l’institution recommande à la Haute Autorité de Santé de renforcer l’évaluation des nouveaux vaccins, dont certains affichent des coûts élevés pour une efficacité parfois modeste comparativement aux solutions existantes.
Le calendrier fixé par la Cour des comptes coïncide avec d’autres réflexions en cours sur l’amélioration de la couverture vaccinale. Le 28 avril 2026, l’Académie nationale de médecine s’est prononcée en faveur de la vaccination obligatoire contre la grippe pour les soignants, position reprise le 20 juillet par la Haute Autorité de Santé. Ces prises de position successives dessinent une tendance vers davantage de contraintes, justifiées par l’impératif de protection collective.
Un défi organisationnel autant que technologique
La réussite de ce chantier dépendra moins des prouesses techniques que de la capacité à fédérer l’ensemble des acteurs. Médecins, pharmaciens, infirmiers, services de santé au travail, centres de vaccination : tous devront adopter des pratiques communes et surmonter leurs réticences au changement. L’exemple des pharmaciens prouve qu’une mobilisation ciblée peut produire des résultats tangibles. Reste à étendre cette dynamique à l’ensemble du système de soins, défi autrement plus complexe dans un paysage médical fragmenté.
Le rapport complet de la Cour des comptes, consultable sur le site officiel de l’institution, détaille les leviers d’action et les responsabilités de chaque partie prenante. Les médias spécialisés comme Challenges ont largement relayé ces recommandations, signe que le sujet dépasse les cercles d’experts pour interroger l’ensemble de la société.
L’horizon 2028 apparaît à la fois proche et lointain. Deux années suffiront-elles à transformer en profondeur des habitudes ancrées depuis des décennies ? L’enjeu transcende la simple modernisation administrative : il s’agit de bâtir un rempart efficace contre les épidémies futures, en dotant enfin la France d’une vision claire de son niveau de protection collective. Sans cette connaissance précise, chaque crise sanitaire restera une épreuve disproportionnée, où l’improvisation supplée l’anticipation. Le carnet de vaccination électronique n’est pas une option technologique parmi d’autres : il constitue désormais une nécessité vitale pour une nation confrontée à des menaces sanitaires de plus en plus fréquentes et imprévisibles.






