Comment Erdoğan avance ses pions en Afrique pendant que l’Europe regarde ailleurs

Drones, mosquées, séries Netflix, compagnies aériennes, accords militaires, écoles, ports stratégiques… Depuis plusieurs années, la Turquie construit discrètement une influence gigantesque sur le continent africain. Et pendant que les regards occidentaux restent braqués sur la Chine ou la Russie, Ankara avance méthodiquement ses intérêts. Une stratégie silencieuse, ultra-ambitieuse, que le livre “La Turquie en Afrique, une stratégie d’expansion ignorée ?” de Sébastien Joly décortique avec précision et qui pourrait bien changer notre lecture du nouvel ordre mondial.
Une expansion turque que presque personne n’a vraiment vue venir
Pendant longtemps, la Turquie était perçue comme une puissance régionale tournée vers l’Europe, l’OTAN et le Moyen-Orient. Mais sous Recep Tayyip Erdoğan, le pays a progressivement changé d’échelle. L’objectif n’est plus seulement d’être un acteur régional : Ankara veut devenir une puissance globale capable d’influencer plusieurs continents simultanément. Et l’Afrique est devenue le laboratoire parfait de cette ambition.
Le livre de Sébastien Joly montre comment cette stratégie s’est accélérée depuis les années 2000, notamment après “l’année de l’Afrique” lancée par Ankara en 2005. L’auteur décrit une politique extrêmement structurée mêlant diplomatie, commerce, religion, aide humanitaire et industrie militaire. Ce qui frappe dans cette stratégie, c’est son efficacité progressive. Là où certaines puissances occidentales arrivent avec un passé colonial lourd ou une image interventionniste, la Turquie avance avec un discours de partenariat “gagnant-gagnant”, très séduisant pour de nombreux États africains.
Le soft power turc est devenu une machine redoutable
Ce qui rend l’approche turque particulièrement moderne, c’est qu’elle ne repose pas uniquement sur l’armée ou les contrats économiques. Ankara utilise massivement le soft power. Turkish Airlines a multiplié les liaisons africaines. Les ONG turques s’implantent dans des zones délaissées. Les instituts culturels diffusent la langue turque. Les séries turques cartonnent dans plusieurs pays africains. Les fondations religieuses financent écoles, mosquées et programmes éducatifs. Dans son ouvrage, l’auteur explique comment cette stratégie d’influence s’appuie sur un mélange très sophistiqué entre héritage ottoman, solidarité musulmane et pragmatisme économique. Erdoğan joue aussi énormément sur l’idée d’une Turquie “différente de l’Occident”. Dans plusieurs discours, Ankara présente son action comme plus respectueuse, moins paternaliste et plus proche des réalités africaines.
Derrière la diplomatie, il y a aussi les drones
Mais la Turquie ne se contente plus du soft power. L’un des aspects les plus impressionnants de cette montée en puissance reste l’exportation militaire. Les drones Bayraktar sont devenus le symbole de cette nouvelle influence turque. Moins chers que les équipements occidentaux, efficaces sur le terrain et politiquement plus simples à obtenir, ils séduisent de nombreux gouvernements africains confrontés à des menaces sécuritaires.
Le livre souligne notamment comment Ankara a profité du retrait progressif de certaines forces françaises au Sahel pour renforcer sa présence stratégique. L’exemple du Tchad, où la Turquie s’est imposée rapidement avec ses drones et sa coopération militaire, illustre parfaitement cette évolution. La Turquie propose aujourd’hui un package complet : sécurité, formation militaire, infrastructures, commerce et influence culturelle. Et dans plusieurs capitales africaines, ce modèle commence à séduire davantage que les approches européennes classiques.
Erdoğan veut restaurer une influence néo-ottomane
C’est probablement l’idée la plus fascinante du livre : la stratégie africaine d’Ankara n’est pas seulement économique. Elle est aussi idéologique et historique. Sébastien Joly explique comment certains penseurs proches du pouvoir turc, notamment Ahmet Davutoğlu, ont théorisé une vision géopolitique dans laquelle la Turquie doit redevenir une puissance centrale du monde musulman et de l’ancien espace ottoman. Le terme “néo-ottomanisme” revient régulièrement dans l’analyse. L’idée n’est évidemment pas de reconstruire un empire au sens classique, mais de recréer une sphère d’influence culturelle, économique et stratégique. L’Afrique devient alors un terrain idéal : croissance démographique massive, besoins immenses en infrastructures, concurrence entre puissances mondiales et parfois fatigue envers les partenaires historiques occidentaux.
Pourquoi ce livre devient soudain très actuel
Ce qui rend “La Turquie en Afrique, une stratégie d’expansion ignorée ?” particulièrement passionnant aujourd’hui, c’est qu’il éclaire un phénomène souvent sous-estimé dans les débats français et européens. On parle énormément de la Chine, un peu de la Russie, parfois des États-Unis. Mais beaucoup moins de la Turquie. Pourtant, Ankara construit patiemment une présence extrêmement durable. Le livre montre surtout que cette stratégie n’est pas improvisée. Elle repose sur une doctrine géopolitique réfléchie, des réseaux d’influence anciens et une vision de long terme portée directement par Erdoğan et son entourage intellectuel. Et c’est peut-être ce qui inquiète de plus en plus certains observateurs européens : pendant que les grandes puissances traditionnelles hésitent, la Turquie avance vite, discrètement et avec une cohérence stratégique redoutable.
Parce qu’au fond, la vraie question n’est peut-être plus de savoir si la Turquie est devenue une puissance africaine. La vraie question est plutôt de savoir combien de temps l’Europe continuera à sous-estimer ce basculement géopolitique.
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