Comment concilier l’exigence de vérité, le besoin de pudeur et l’instinct maternel quand on est journaliste ans un pays en guerre et mère de jeunes enfants ? Dans Les journalistes se cachent pour pleurer, Nathalie Nagar livre un témoignage bouleversant sur cette double vie menée au bord du chaos. Entre les larmes contenues devant la caméra et celles qu’on ne peut plus retenir dans l’intimité, elle raconte sans fard ce qu’il en coûte de vouloir informer sans renoncer à aimer, protéger, élever. Une parole rare et nécessaire, que nous avons voulu prolonger à travers cet entretien.
Vous écrivez que vos enfants ont appris très tôt le vocabulaire de la guerre. Comment parle-t-on de l’innommable à des enfants ?
NN : L’un de mes films «préférés », c’est La vie est belle, qui raconte comment un papa a enjolivé la Shoah, et la vie dans les camps, à son enfant. C’est un film, et dans la vie, la vraie, on ne peut pas mentir aux enfants. Alors on trie les infos, on n’a jamais, jusqu’à aujourd’hui, fait mention des enfants tués, égorgés, dans leurs lits. En revanche, ce qu’on leur a rapidement expliqué, c’est que la guerre avait toujours existé, que leurs grands parents l’avaient vécue, et que eux aussi la vivaient. Qu’elle fait partie de certains destins et qu’il faut l’aborder, quand elle vient, avec patience, humilité, et connaissance du danger. Des mots simples, pour une réalité bien compliquée.
Le livre évoque une tension permanente entre la mission d’informer et celle de protéger. Comment avez-vous vécu ce dilemme au quotidien ?
NN : Vous allez sûrement être étonnée, mais chez nous, nous n’avons pas la télé… En tous cas, elle n’est pas branchée de façon évidente au réseau des chaînes d’infos. Parce que justement, c’était ma façon à moi de les protéger, ces enfants si petits et si innocents. En revanche, dès le départ, on s’est imposé une règle. Je réponds, avec leur papa, à toutes les questions, et on ne croit pas les rumeurs ou les fables que certains racontent autour, à l’école ou ailleurs. Et ça a plutôt bien marché, parce que mes enfants comme les téléspectateurs ont identifié l’élément sur lequel tout est basé, l’honnêteté… Quand certains de mes journalistes se sont effondrés en larmes en plein direct, on a diffusé, quand on n’avait pas la réponse à une invective, on a diffusé, quand on était démuni la gorge nouée, on a diffusé aussi. Je crois que l’ingrédient essentiel là encore pour surmonter tous les dilemmes, c’est l’honnêteté. En journalisme, c’est pas forcément vendeur, mais ça a toujours été ma seule boussole.
Est-ce difficile de garder une forme de neutralité journalistique quand on est soi-même au cœur du chaos ?
NN : C’est tout l’objet de ce livre… la définition de la neutralité, de l’objectivité. Ces deux mots, ces deux gros mots, qui en réalité ne veulent pas dire grand chose. Rapporter une guerre, c’est se faire le témoin de ce qu’on en voit, hors notre vision est tout au mieux élargie à 180 degrés. On perd donc inéluctablement ce qu’il se passe de « l’autre côté »… Être objectif, c’est prétendre raconter TOUT ce qu’il s’est passé, en envisageant TOUTES les parties, en reprenant l’histoire dans son INTÉGRALITÉ etc etc… Pour ma part, je n’ai jamais prétendu à l’objectivité. Pas plus qu’à la neutralité, qui elle aussi est une prise de position. Je n’ai pas prétendu être neutre ou objective, mes téléspectateurs savent d’où je parle et où je me place en tant que média, c’est à dire ni plus ni moins, qu’en tant que « trait d‘union ».
©speedylife
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