On imagine souvent la violence comme un événement exceptionnel. Un choc, un moment qui marque, puis qui s’efface avec le temps. Mais pour certains métiers, la violence n’est pas un accident. Elle devient un décor permanent. Une présence quotidienne, presque banale, qui finit par modifier en profondeur la manière de voir le monde, les autres… et soi-même.
Dans Renfort Collègue, chroniques d’un flic de terrain, Alexandre Vigier décrit cette transformation progressive sans jamais en faire une démonstration théorique. Elle se lit entre les lignes, dans les gestes, dans les réactions, dans l’humour noir qui s’installe, dans la fatigue qui s’accumule, dans le regard qui change. Au départ, il y a l’envie. Celle de « faire du vrai travail ». L’adrénaline, la volonté d’être utile, le sentiment d’agir concrètement. Puis vient la répétition. Les agressions, les disputes familiales, les scènes de détresse, les interpellations tendues, les nuits sans pause. Rien d’extraordinaire pris séparément. Mais tout, mis bout à bout, finit par produire un effet silencieux.
La violence quotidienne ne choque plus. Elle s’intègre. Elle devient une référence normale. Ce qui aurait sidéré au début devient une situation parmi d’autres. Le seuil de tolérance se déplace. Le policier apprend à ne plus réagir émotionnellement pour pouvoir continuer à agir professionnellement. Cette adaptation est nécessaire pour tenir. Mais elle a un prix. Le livre montre comment cette exposition répétée modifie le rapport aux autres. La méfiance s’installe. Les situations sont anticipées sous l’angle du risque. Les comportements sont analysés en permanence. Le regard se fait plus dur, plus rapide, plus instinctif. Ce n’est pas une décision consciente. C’est une évolution lente, presque imperceptible.
À l’intérieur du commissariat, l’humour noir devient un outil de survie. Les blagues entre collègues, les défis, les récits d’interventions permettent d’évacuer la tension accumulée. Ce qui pourrait sembler déplacé de l’extérieur joue en réalité un rôle essentiel. Il permet de continuer sans se laisser envahir par ce que l’on a vu. Mais cette transformation ne reste pas confinée au travail. Elle suit les policiers chez eux. Dans leur manière de parler, de se méfier, de réagir. Le quotidien professionnel finit par imprégner la personnalité. Le calme devient vigilance. La détente devient surveillance. L’insouciance disparaît peu à peu. Ce que montre Renfort Collègue, c’est que la violence ne marque pas seulement par ses pics. Elle transforme surtout par sa répétition. Elle modèle les réflexes, les émotions, les perceptions. Elle pousse à se protéger intérieurement pour pouvoir continuer à faire son travail.
Et c’est peut-être cela, le plus invisible. La violence quotidienne ne laisse pas toujours de traces spectaculaires. Elle agit lentement, en profondeur, en modifiant la manière d’être au monde.
©speedylife
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