Écoles hors-contrats : de l’entre-soi à l’élitisme assumé

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Ancienne élève de l’ENA et diplomate, Anne Coffinier est une figure incontournable du débat sur l’éducation en France. Fondatrice de l’association Créer son école et engagée de longue date pour la liberté scolaire, elle publie avec Guyonne de Lagarde chez Valeurs Ajoutées Éditions un guide pour « monter son école« . Entre exigence de transmission, défense du pluralisme et critique du nivellement par le bas, leur ouvrage propose de redonner du sens à l’instruction et à l’autorité des savoirs. Nous avons rencontré les autrices pour évoquer cette vision de l’école comme lieu d’émancipation, mais aussi de responsabilité.

Le livre rappelle que les écoles indépendantes attirent souvent des parents « surinvestis » dans l’éducation de leurs enfants. En quoi cela change-t-il l’ambiance scolaire au quotidien ?


 Il est vrai que les écoles indépendantes attirent souvent des parents très investis dans l’éducation de leurs enfants. Ce n’est pas un hasard : choisir une école hors contrat implique un engagement moral, financier et souvent logistique important. Il faut oser aussi, car le conformisme social pousse les familles à scolariser leurs enfants dans les endroits bien connus et reconnus de longue date, qui sont des marqueurs sociaux. Souvent les parents ne se rendent pas compte que les établissements n’ont plus le niveau qu’ils avaient dans le passé et que leur réputation est aujourd’hui surfaite. Ils jouissent juste d’une rente de notoriété.


Cet investissement des parents dans les écoles hors contrat crée une dynamique collective forte. Surtout dans les 10 premières années de la fondation d’une école où règne un esprit pionnier. C’est une forme d’esprit start up où chacun apporte ce qu’il peut apporter, où les innovations sont permanentes, où l’intelligence collective est centrale, où la démarche du test and learn est plébiscitée. Les familles partagent un projet éducatif, une vision cohérente de la formation, et un lien de confiance profond avec les enseignants. Cela transforme l’ambiance quotidienne : l’école n’est plus un service public anonyme, mais une communauté éducative vivante, où chacun se sent responsable du bien commun.

Cet environnement favorise la stabilité, le respect et l’esprit d’effort. Les enfants perçoivent que leurs parents et leurs professeurs marchent ensemble, ce qui renforce la cohérence éducative et la motivation. Un esprit d’entreprise règne et pousse les élèves à être eux-mêmes plus portés à oser prendre des initiatives, ce qui est excellent.

En redonnant aux parents une place active, les écoles indépendantes restaurent un fonctionnement éducatif équilibré.

Certains reprochent à ces établissements de favoriser l’entre-soi social ou culturel. Que répondez-vous à ces critiques de « ghettos éducatifs » ?


Si l’on veut régler ce problème supposé, il suffit que l’Etat organise l’accessibilité financière de ces écoles au lieu de les discriminer parce qu’elles ont d’autres programmes et des libertés différentes de celles de l’Education nationale. Il suffit de conditionner le financement public des scolarités dans les écoles hors contrat à la réussite de tests de niveaux qui seraient passés par les élèves. Après tout, ce qui prouve la pertinence d’un modèle pédagogique, c’est sa capacité à instruire efficacement. Alors conditionnons les financements aux résultats (ou progrès académiques) des élèves, et le problème de l’entre soi sera réglé par la même occasion !

Cette critique de l’entre soi repose aussi sur une grande méconnaissance du milieu hors contrat qui est particulièrement diversifié. On rencontre toutes sortes d’écoles hors contrat, certaines avec une grande exigence académique et la culture classique, là où d’autres favoriseront le bien- être et la démarche écoresponsable et citoyenne. De plus nombre de dirigeants d’école se donnent beaucoup de mal pour maintenir des tarifs abordables et mettre en place des bourses pour les familles qui ne pourraient pas les payer : ce qui créé l’entre-soi, s’il existe, n’est pas la catégorie socio-professionnelle mais la volonté commune des familles de choisir une éducation différente pour leurs enfants. C’est une communauté de rêve ou de valeurs qui crée une forme d’entre soi .
Les écoles hors contrat naissent avant tout d’un désir de cohérence éducative, certainement pas d’un repli social.


En réalité, si l’État soutenait davantage la diversité éducative, on pourrait ouvrir beaucoup plus largement ces établissements. Plus nous donnerons aux familles la possibilité de choisir, plus nous réduirons les fractures scolaires.

Vous montrez que nombreux sont les élèves issus d’écoles hors-contrat à accéder aux grandes écoles. Si l’État valorise la réussite académique, redoute-t-il en revanche le message que cela envoie : l’école publique n’a plus le monopole du mérite ni de la formation des élites ?


Le mérite n’est pas la propriété d’une institution, mais la conséquence d’un effort partagé entre l’élève, la famille et l’école. Si de nombreux élèves issus d’écoles hors contrat intègrent aujourd’hui les grandes écoles, c’est qu’elles savent former des élèves travailleurs à l’esprit rigoureux. Elles ont une cohérence éducative sur plusieurs années dont l’école publique – assommée de réformes incohérentes et notamment de réformes de programmes- a perdue. Prenons l’enseignement de la grammaire dans les écoles hors contrat assez traditionnelles. Il est rigoueux, précoce, structuré ; il tend à utiliser les mêmes nomenclatures et codes graphiques tout au long de la scolarité et permet de donner des savoirs stables, bien ancrés, logiques et non jargonnants aux élèves. Cela structure leur esprit et leur donne une aisance dans tous les langages logiques. C’est ainsi qu’il y a une forte surreprésentation des élèves issus du hors contrat parmi les Normaliens.

    Il est important de comprendre que les écoles hors contrats ne sont pas réservées à une élite, mais visent à permettre à chacun de donner le meilleur de soi. Elles n’ont pas peur de la diversité. Elles n’ont pas peur des particularités des élèves et ne cherchent pas à les faire rentrer à toute force dans un carcan unique. Elles projettent généralement un regard bien plus positif et confiant sur l’enfant, ce qui l’aide à se réaliser.

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