Sous l’uniforme, la pression permanente

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On croit savoir ce que fait la police. On ignore presque tout de ce qu’elle encaisse. À travers le suicide d’un collègue et des années passées en brigade anticriminalité, Alexandre Vigier se livre dans un ouvrage saisissant : « Renfort Collègue » . Pour SpeedyLife, nous sommes allés à la rencontre de cet ancien policier pour qu’il nous dévoile l’envers psychologique du métier, là où l’adrénaline retombe et où l’épuisement commence.

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Manifestation Toulouse, 22 novembre 2014 – Pierre Selim – Creative commons attribution

Renfort Collègue, c’est votre histoire. À quel moment avez-vous ressenti le besoin de faire un livre ?

L’idée d’écrire mon histoire est née après le suicide d’un collègue et ami qui s’appelait Christophe. Il travaillait à la brigade anticriminalité de Cergy. En réalité, ce n’est pas seulement son suicide qui m’a marqué, même si les répercussions de ses actes ont été dévastatrices, même pour la BAC DÉPARTEMENTALE dont je faisais partie, mais surtout la manière dont notre hiérarchie a géré cet événement. Pour ne pas perdre la tête, j’ai été obligé de mettre sur papier tout ce qui refusait de sortir de mon esprit. Écrire cette histoire a été, à ce moment-là, une forme de thérapie. Une thérapie qui m’a aidé sur le coup, mais qui m’a aussi poursuivi (et me poursuit encore aujourd’hui) avec des effets moins violents qu’à l’époque, mais dont l’intensité réapparaît selon les périodes.

Sur le terrain, quelle est la sensation la plus difficile à gérer : la peur, l’adrénaline ou l’épuisement ?

Pour être honnête, la peur, sur le terrain, c’est quelque chose que je n’ai jamais vraiment connu. En réalité, la peur arrive après coup, une fois l’intervention terminée, et la… Elle vous terrorise, vous ronge…Parfois, elle détruit votre innocence. Sur le moment, le sentiment qui s’en rapproche le plus, c’est l’appréhension. Ça, oui, on la ressent. Il y a aussi l’adrénaline. Et contrairement à ce que beaucoup pensent, l’adrénaline est une bonne chose. Elle te donne une lecture immédiate de la situation, elle t’oriente, elle t’aide à jauger l’intensité de l’intervention à laquelle tu es confronté. Parfois, tu en as besoin, c’est comme un shoot… L’adrénaline te fait sentir tellement vivant et plus particulièrement quand tu passes à deux doigts de la mort. Elle est forcément liée à la peur… L’adrénaline vient en premier, la peur, c’est le deuxième effet kisscool. En revanche, il y a une chose qu’on ne contrôle pas. Une chose qui s’installe, parfois sans prévenir, c’est l’épuisement. Qu’il soit physique ou mental. L’épuisement mental, notamment, avec les scènes dont on est les témoins malgré nous. Et c’est pour moi le plus difficile à gérer. Parce que quand il te tombe dessus, tu ne le maîtrises plus. Pour l’épuisement moral, il faut du temps. Une vraie période de repos. Il faut sortir du cadre professionnel, faire autre chose, respirer ailleurs. Pour l’épuisement physique, il faut du repos, tout simplement. Et pour quelqu’un qui a travaillé comme moi de nuit, être en bonne santé n’est pas un confort. C’est vital.

Peut-on vraiment “déconnecter” une fois rentré chez soi après une intervention lourde ?

Non, on ne déconnecte jamais vraiment quand on rentre à la maison. On ne laisse pas au boulot ce qu’on a vu, ce qu’on a entendu, ni les horreurs dont nous avons été témoins malgré nous. Ces choses-là ne restent pas au vestiaire avec l’uniforme. Elles nous suivent comme des sangsues invisibles et nous collent à la peau. Et forcément, quand on est en contact avec notre femme, nos enfants, nos amis, nos parents, il y a un transfert qui se fait. On projette, sans même s’en rendre compte, des situations vécues sur le terrain sur des personnes proches. C’est humain. C’est normal. Les interventions nous suivent comme des fantômes. Il n’est pas rare, par exemple, que je sois dans la rue avec ma femme et qu’une odeur me ramène instantanément à une intervention passée. Un son peut me rappeler une mort que j’ai constatée. Une personne croisée peut me faire penser à un plaignant, à une victime, à quelqu’un que j’ai vu brisé quelques heures, quelques jours ou quelques années plus tôt. Ce sont des exemples concrets, et ça peut vous suivre très longtemps. C’est pour ça que, parfois, quand on rentre chez soi, malgré l’épuisement qui nous donne envie de dormir, le sommeil ne vient pas. Parce que le cerveau continue de travailler. Il repasse en boucle des actions, des décisions, des scènes que nous avons vécues, constatées, encaissées… Alors même que nous étions encore en service quelques heures auparavant. Et cette détresse psychologique ouvre la porte sur beaucoup de problème que nous pouvons rencontrer comme l’alcoolisme, la drogue ou le suicide.

Que souhaiteriez-vous que le lecteur comprenne, émotionnellement, en refermant votre livre ?

En refermant mon livre, j’aimerais que le lecteur comprenne, à travers les exemples concrets que je raconte, les difficultés réelles auxquelles un policier est confronté. Parce que pour le citoyen lambda (la personne honnête, celle qui m’écoute ou me lit en ce moment même, qui n’a jamais eu affaire à la justice ni à la police, qui travaille tous les jours et mène une vie dite « normale ») la police, concrètement, elle fait quoi ? On met des PV. On fait de la circulation. Et parfois, on intervient sur des missions qu’ils ne connaissent pas ou très mal. Moi, ce que je veux, c’est que ce citoyen-là prenne conscience des difficultés que nous traversons, mais aussi des missions que nous réalisons au quotidien pour assurer la sécurité des personnes et des biens. Je veux qu’il sente la merde et la chair en putréfaction à travers mes pages. Je veux qu’il ressente la détresse sociale, humaine et professionnelle par laquelle le policier passe, mais aussi celle de ces concitoyens et la misère dans laquelle certains se trouvent ! J’ai envie que, l’espace de quelques heures (ou même de quelques lignes) il se glisse dans la peau de ce que la justice condamne lourdement, alors qu’il n’a fait que son travail. J’aimerais aussi que, l’espace d’un instant, le citoyen lambda voit les réalités administratives auxquelles nous sommes confrontés pour assurer sa sécurité. Qu’il comprenne comment le système fonctionne pour comprendre pourquoi les policiers réagissent parfois de telle ou telle manière. Dans un élan profondément citoyen, je souhaite que le lecteur puisse, main dans la main avec le policier, comprendre son parcours, ses difficultés (qui ne sont d’ailleurs pas propres à l’institution policière, mais que d’autres institutions de l’État rencontrent également) pour que, peut-être ensemble, nous puissions résoudre le problème. Et dire : plus jamais ça. Cinquante fonctionnaires de police se suicident chaque année. C’est une hécatombe et il faut que ça cesse. Mais pour que ça cesse, il faut comprendre. Et pour comprendre, la première étape, c’est d’en parler. Parler de quoi ? De la police, de ses failles, de ses points noirs, de ses sacrifices, du courage de ces hommes et de ces femmes, de leurs abnégations, mais aussi de leurs défauts et celle de l’institution. Sans jugements, sans prise à partie. Avec une vision technique, lucide, honnête, d’une profession qui est en train de se perdre à la dérive. D’ailleurs, récemment, les syndicats ont tiré la sonnette d’alarme. Moi, ça fait dix ans que je la tire, et mon livre en est le manifeste !

    Couverture Vigier
    Se procurer « Renfort collègue » chez Valeurs Ajoutées Éditions

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