Sommes-nous encore libres de penser ?

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Liberté de penser - Speedylife | Speedy life

Pression des minorités, conformisme numérique, manipulation de l’opinion : la liberté de penser est-elle en train de reculer dans nos démocraties ? Dans cet entretien, notre invité Christophe Assens analyse les mécanismes d’influence qui redéfinissent le débat public, alerte sur les dérives d’une société sous pression médiatique et technologique, et appelle à un sursaut individuel pour préserver la souveraineté intellectuelle.

Vous parlez d’« acceptabilité sociale » comme nouvelle boussole démocratique. En quoi est-ce un danger ?

Il y a deux conceptions de la démocratie. Dans les pays anglo-saxons, la démocratie est le fruit d’un dialogue entre les élus du peuple avec les groupes de pression représentant des intérêts économiques ou sociaux. En France, la démocratie incarne la défense de l’intérêt général qui est supérieure à la somme des intérêts particuliers. Autrement-dit, la démocratie française est l’expression de la majorité du peuple sur des questions d’intérêts vitaux pour la nation. Pour atteindre cet objectif, un débat contradictoire est organisé afin de faire ressortir l’expression de la majorité. Ce mode de fonctionnement est perturbé par l’expression des minorités agissantes. Au nom du droit à la différence, ces minorités déplacent la fenêtre d’acceptabilité sociale à grand renfort de manifestations médiatiques, avec le soutien des partis politiques progressistes. La fenêtre d’acceptabilité sociale devient alors la nouvelle boussole de la démocratie en France, comme cela est expliqué dans l’ouvrage « France une souveraineté sous influence » dont voici un extrait :

« L’acceptabilité sociale correspond au consentement majoritaire de la population pour aboutir à un consensus sur un sujet de société. Elle représente la nouvelle boussole de la démocratie. Elle se construit non pas au regard des critères de l’intérêt général placé au-dessus des intérêts particuliers, mais à travers les jeux de l’influence auxquels se livrent des réseaux de militants activistes, à l’intérieur ou en dehors de la sphère médiatique. Masqués par de bonnes intentions, à l’image des lanceurs d’alerte, ces réseaux de militants agissent comme des contre-pouvoirs non démocratiques, capables de déstabiliser les institutions démocratiques. »

Progressivement, la majorité silencieuse des citoyens est prise en otage par les minorités agissantes dans l’espace médiatique, avec des relais d’opinion auprès des journalistes de sensibilité progressiste. Cela produit deux effets. L’attention de l’opinion publique se déplace inexorablement vers des revendications qui ne sont pas forcément les siennes. Sous pression médiatique, les élus modifient alors la loi en faveur des minorités, pour préserver leur capital sympathie auprès des électeurs.

Par renoncement aux principes de la république une et indivisible, on assiste alors à une forme de dévoiement de la démocratie, où l’universalité des droits de l’homme se heurte à l’essentialité du droit de chaque individu, en fonction de son mode de vie, de ses origines sociales, de son genre, de sa religion, de son ethnie, de sa sexualité. La société française change alors de physionomie pour se rapprocher du multiculturalisme anglo-saxon, en provoquant l’effondrement de la cohésion nationale face au repli communautaire. De façon paradoxale, cette régression de la cohésion nationale est présentée sous le signe du progrès. De quel progrès s’agit-il ?

Les réseaux sociaux favorisent-ils réellement la démocratie ou plutôt le conformisme ?

Les réseaux sociaux sont des outils de communication. Par eux-mêmes, ils ne sont ni dangereux ni vertueux pour la démocratie. La différence de traitement se fait en fonction de leur utilisation. Lorsque l’expression démocratique est confisquée par les médias officiels contrôlés par un gouvernement autocratique, les réseaux sociaux peuvent jouer un rôle salutaire de contre-pouvoir.

Lors du « printemps arabe » avec le soulèvement des populations pour renverser les dictatures en Égypte et en Tunisie, les réseaux sociaux ont joué un rôle important pour contourner la censure de l’information. Instruit par cette histoire, lors des manifestations en Iran, le pouvoir théocratique a compris l’importance de désactiver Internet, afin d’empêcher la coordination du soulèvement populaire. Les opposants à l’Iran ont également compris que pour déstabiliser le régime des mollahs, il fallait libérer et relayer la parole du peuple, en utilisant des solutions techniques insaisissables, comme le réseau satellitaire américain Starlink. De ce point de vue, les réseaux sociaux servent à faire circuler une parole libre, qui peut être critique auprès du pouvoir politique, lorsque les médias traditionnels sont empêchés.

Néanmoins, la liberté d’expression n’est pas toujours garantie sur les réseaux sociaux. La pensée conforme peut être privilégiée même s’il n’y a pas de blocage technique. Le pouvoir en place peut vouloir contrôler le contenu, en verrouillant les frontières pour empêcher l’ouverture de l’information comme en Chine ou en Russie, en censurant ou en modérant les messages politiques adverses comme aux États-Unis lors de la gouvernance démocrate, en souhaitant labelliser l’information sous couvert éthique comme en France, en interdisant l’accès aux jeunes de moins de 16 ans comme en Australie. Suivant les situations, les réseaux sociaux deviennent tour à tour, des outils de propagande pour le pouvoir en place, ou des relais d’opinion auprès des opposants.

Peut-on encore résister individuellement aux mécanismes de manipulation collective ?

Tout le monde subit une influence consciemment ou involontairement. Il existe une multitude de biais cognitifs, 25 au total, qu’il est difficile d’éradiquer complètement dans un raisonnement. Parmi la multitude de biais favorisant la manipulation collective, il y a un phénomène qui décrit bien notre époque : une époque paradoxale où chacun s’enferme dans l’individualisme tout en copiant le groupe social d’appartenance de peur d’être marginalisé. Cela est particulièrement vrai dans la socialisation à distance à partir de l’utilisation des réseaux sociaux comme précisé dans cet extrait de l’ouvrage « France : une souveraineté sous influence » :

« La socialisation numérique est le plus souvent égocentrique. Elle consiste à obtenir de la reconnaissance en cultivant une image idéalisée de soi dans le regard des autres. Chacun devient une vitrine publicitaire, au sens propre et figuré, avec le consentement commercial des plateformes numériques. Il s’agit d’obtenir de la notoriété, en se conformant aux codes de communications et aux enjeux marchands de l’époque. »

En conséquence, pour rester membre de la communauté à laquelle on appartient et éviter la mort sociale, chacun pratique le mimétisme social. Dès lors, le groupe a raison sur l’individu même s’il a tort, comme l’explique Solomon Asch dans des recherches portant sur la psychologie des foules. Progressivement l’esprit critique disparaît laissant place à l’autocensure individuelle. Ce terreau prédispose à la manipulation collective, à partir du moment où on copie aveuglément le comportement des autres, sans se soucier de la vérité.

Pour résister à l’aveuglement collectif, il faut cultiver la confiance en soi et développer une force de caractère. Cette démarche est plus simple à effectuer lorsqu’on occupe un rôle social qui n’est pas tributaire du regard des autres. Il y a moins de compromis à faire avec soi-même, si la vocation ne consiste pas à devenir populaire. En l’occurrence, il s’agit de renoncer au dogme de la transparence dans la vie publique, qui incarne en définitive une nouvelle tyrannie de la bien-pensance et encourage le conformisme en lieu et place de l’esprit critique.

Quel conseil donneriez-vous aux citoyens pour préserver leur souveraineté intellectuelle ?

Comme le disait avec beaucoup d’ironie Oscar Wilde « Soyez vous-mêmes les autres sont déjà pris ». Pour préserver la souveraineté intellectuelle, il faut accepter de penser librement, sans vouloir absolument ressembler aux autres.

À notre époque, l’indépendance intellectuelle est devenue une gageure. Dans le meilleur des cas, pour prendre une décision on imite le comportement des autres, à l’image du mauvais élève d’une classe, en mal d’inspiration, qui copie sur son voisin pour répondre aux questions posées par le professeur. Par manque d’effort intellectuel et par perte de confiance en soi, chacun confie aux autres le soin d’améliorer la condition humaine. En la circonstance, il est confortable de se réfugier, dans le courant dominant du « prêt à penser » politiquement correct. Autrement-dit, la perte de souveraineté intellectuelle découle ainsi d’une démission silencieuse dans l’exercice des responsabilités sociales de chaque citoyen. Plus grave encore, la paresse intellectuelle peut inciter chaque citoyen à se munir d’une prothèse cognitive comme l’IA, pour penser à sa place, avec le risque de confier le destin démocratique à un outil technologique.

C’est la version moderne du discours sur la servitude volontaire, d’Etienne de la Boétie, à savoir une tyrannie technologique qui s’exerce non par la manière forte mais par le consentement à l’obéissance. La servitude technologique devient « volontaire » non pas parce qu’elle est désirée mais parce qu’elle est intériorisée. Selon Étienne de la Boétie, la liberté commence par la lucidité de l’esprit. Lorsque la pensée s’exprime sans entrave, la tyrannie devient instable. À l’inverse, lorsque les individus sont isolés à l’intérieur d’une bulle d’enfermement émotionnel créée par l’IA, il devient difficile de susciter une prise de conscience collective. Pour lutter contre cette propension à entrer en servitude volontaire, il est nécessaire de cultiver la liberté intellectuelle comme une valeur cardinale de la condition humaine.

L’un des symboles contemporains de cette bataille pour la liberté de penser est incarné par l’écrivain-journaliste Sylvain Tesson, dont le parcours atypique consiste à repousser les limites de l’enfermement intellectuel. Il extériorise son besoin incessant d’ouverture sur le monde, par la pratique sportive contre l’apesanteur et par la réalisation de voyages exotiques, qu’il relate avec beaucoup de talent dans des essais récompensés par la critique littéraire. L’un des extraits ci-dessous résume l’esprit combattif de Sylvain Tesson, lors de la traversée du désert de Gobi en Mongolie, pour conserver la raison en dépit de l’absurdité de la situation à laquelle il est confronté :

« Dans les bureaux du casernement, j’ai fini tout à l’heure par exploser devant le colonel, déversant d’un coup mon mépris pour la bureaucratie, ce qui a provoqué mon expulsion des lieux sans ménagement, avec ordre catégorique de vider la région. Et me voilà donc, triste à mourir, chevauchant dans la nuit qui tombe, victime de l’absurdité des administrateurs qui dressent au milieu des déserts des remparts abstraits. Autrefois c’était la grande muraille qui, quelques centaines de kilomètres plus au sud, était destinée à arrêter les Mongols (c’est-à-dire tout barbare venant du nord). Aujourd’hui, pour barrer la route, il suffit d’un trait sur une carte et du zèle de factionnaires ensablés. »

Penser librement consiste à sortir de sa zone de confort pour se remettre en question, en prenant des risques. Penser librement nécessite de cultiver l’écrit au détriment de l’image, pour renforcer ses capacités cognitives. Penser librement consiste aussi à nourrir la confiance en soi en toute circonstance, en considérant que les erreurs, les imperfections, les maladresses, les doutes, les hésitations, les contradictions, les critiques ad hominem, sont finalement le prix à payer pour prendre une décision en toute indépendance. Retrouver la dignité humaine est un impératif, en refusant la résignation, en luttant contre la compromission, la peur ou la corruption.

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