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Michel Roulleau : le "See now, buy now", un tsunami pour les professionnels de la mode


Speedy Life
Vendredi 25 Mars 2016




Michel Roulleau, l'ancien directeur général adjoint du groupe Galeries Lafayette, est reconnu pour être l’un des plus grands experts mondiaux de la mode et de la distribution. A l’occasion de la Fashion week qui s’est terminée il y a quelques jours, il a accepté de répondre à nos questions sur l'évolution de la profession et les enjeux de la "mode in France".


Michel Roulleau, pourquoi les Fashion weeks sont-elles toujours des évènements incontournables ?

Michel Roulleau est Président de Michel Roulleau SAS et ancien directeur général adjoint du groupe Galeries Lafayette
Michel Roulleau : Parce qu’elles sont un passage obligé pour toute la planète mode. Les professionnels du monde entier (acheteurs, journalistes, stylistes, blogueurs …) se retrouvent pour ces grand’messes de la mode où la surenchère des défilés bat son plein. Toujours plus de marques « admises » à défiler, des budgets astronomiques pour émerger parmi la concurrence (qualité de la musique, de la salle, nombre de mannequins, soirées …) mais aussi multiplication des salons, shows-rooms de marques rendent « ces semaines » de la mode incontournables.

Pendant près d’un mois, deux fois par an les décideurs de la profession deviennent nomades et assistent parfois à une dizaine de défilés par jour qu’ils doivent synthétiser pour préparer leurs articles, leurs achats, leurs collections… Jusqu’à présent l’orchestration des dates et des présentations s’est faite dans une harmonie que rien ne semblait pouvoir bouleverser.

Mais les nouvelles technologies, l’appétence des clients pour l’instantanéité de possession des produits, les résultats qui se tendent sur la planète luxe vont obliger la profession à se réinventer très rapidement car des lézardes importantes attaquent les murs de ce bel édifice.
 

La ville de Paris est-elle toujours la capitale de la mode ?

Michel Roulleau : Oui, indiscutablement ! Les plus grandes marques défilent à Paris et pour l’instant on pourrait considérer que l’avance prise par notre capitale est définitive. Mais on aurait tort de s’endormir et d’écarter d’une main arrogante le pavé qui a été lancé dans la mare par les américains et les anglais. Les deux pays ont certes pour l’instant les Fashion weeks les moins attractives mais ils préparent l’avenir et les Fashion schools les plus réputées sont à Londres et à New York. D’ailleurs conséquemment les plus grands designers sont souvent Américains ou Anglais et non … français.

La place de Paris est très forte mais pas inattaquable et si les grandes marques  sont essentiellement françaises et italiennes (avec les deux plus gros groupes mondiaux LVMH et Kering situés à Paris), les USA et la GB sont en avance sur les nouvelles technologies et le marketing et c’est sur ce terrain qu’elles placent le débat de l’évolution des Fashion weeks. Et si les villes concurrentes faisaient un pont d’or pour attirer nos marques dans les défilés ? L’autre question que l’on pourrait se poser est : que font les pouvoirs publics pour animer, rendre festive et ludique cette Fashion week, mobiliser les citoyens au moment où des centaines de journalistes étrangers sont à Paris ?

N’y a-t-il pas un enjeu majeur pour le commerce, l’attractivité de la ville ? Que ne comprend-on pas que cet événement pourrait devenir une manne financière quand on se bat pendant des années pour obtenir hypothétiquement les JO, la coupe du monde de football ou l’Exposition universelle et que deux fois par an nous bénéficions de cet événement qui ne demande qu’à monter en puissance.
 

Plusieurs marques prestigieuses (Burberry, Tom Ford, VEtements, etc.) ont annoncé la volonté de bouleverser leur calendrier afin de commercialiser les collections immédiatement après les défilés. Les créateurs Français semblent réticents à ce changement, pourquoi ?

Illustration : Ingimage
Michel Roulleau : Défilés de Prêt-à-Porter Féminin, de Haute Couture, défilés Masculins … ce sont les mêmes marques, parfois les mêmes créateurs, et les coûts associés à ces évènements sont très élevés. Il y a une vraie logique à regrouper féminin et masculin dans un même timing mais il y a plus important : les consommatrices souhaitent acheter rapidement ce qu’elles voient dans la presse après les défilés qui les ont fait rêver.

Il est impossible de ne pas entendre les attentes du client final d’autant qu’avant tout résultat d’étude, certaines marques ont déjà « plongé ». La résistance au changement, l’obligation de réorganiser le processus créatif, de raccourcir la supply-chain, bref, c’est un vrai tsunami que déclenche le see now / buy now. Les marques françaises leaders ne sont pas très ouvertes au changement et il est certainement plus facile aux challengers de bousculer l’ordre établi.

Existe-t-il une différence de prestige médiatique et artistique entre mode féminine et masculine ?

Michel Roulleau : Indéniablement, les défilés Homme ne sont pas aussi suivis, attendus, médiatisés que ceux de la femme. En matière de parité et d’égalité il y a encore beaucoup de chemin à faire … pour l’homme. La taille du marché de la mode femme est très sensiblement supérieure à celle de l’homme ; les créateurs de renom sont donc centrés sur les collections femmes d’autant que si l’on inclut le business de l’accessoire, la mode femme au sens large est archi-dominante. Il faut garder à l’esprit que les grandes maisons de luxe réalisent une part gigantesque de leur chiffre d’affaires avec les it-bags, les bijoux, les chaussures, les montres … le prêt-à-porter représentant un faible poids du business.

De plus, les collections évoluent historiquement beaucoup moins vite pour le masculin et la culture de mode même si elle se développe avec les nouvelles générations est encore essentiellement féminine. Les médias sont donc beaucoup moins mobilisés sur les Fashion weeks homme d’autant que les titres de presse ou les blogs sont très largement féminins. Un calendrier regroupé avec des défilés Femme et Homme aux mêmes dates aurait donc un intérêt évident pour le secteur masculin.


 

Michel Roulleau est Président de Michel Roulleau SAS. Ancien directeur général adjoint du groupe Galeries Lafayette et conseiller du président du directoire jusqu'en 2015, il est reconnu comme l'un des plus grands experts mondiaux de la mode et de la distribution. Il met aujourd'hui ses compétences à profit dans le domaine du conseil stratégique et du développement international.


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