Speedy Life
Découverte

De la charité au don : le grand virage de la générosité d’entreprise


Speedy Life
Vendredi 3 Août 2012




Quarante hommes autour d’une table, un jour d’août 2010. Chacun d’entre eux vient d’apposer sa signature au bas d’un document très officiel, le « giving pledge ». Il ne s’agit pas d’une simple réunion mondaine ou d’un simple contrat entre amis. Ces quarante personnalités ne sont pas tout à fait n’importe qui : elles comptent parmi les plus riches de la planète.


De la charité au don : le grand virage de la générosité d’entreprise
On y trouve, côte à côte, des as de la finance internationale, comme Warren Buffett, des petits génies –devenus géants- de l’informatique mondiale, comme Bill Gates, le fondateur de Microsoft ou Mark Zuckerberg, « l’inventeur » de Facebook. Quelques-uns des plus gros comptes en banque du monde, donc, qui viennent de décider de consacrer au moins la moitié de leur patrimoine à des causes humanitaires. Tout un symbole.

Assez paradoxalement, alors que l’activité économique n’a jamais été aussi dense dans ce monde devenu village avec l’essor des nouvelles technologies, alors que la notion de profits, de gains financiers semblent être le fondement de l’avenir universel, jamais la réflexion mais aussi l’engagement autour de la notion de don n’a été si prégnante. « Il y a tant à faire, pourquoi attendre la fin de sa carrière ? »,  fait mine de s’interroger Pierre Omidyar, le fondateur d’Ebay, et seul français du groupe des quarante signataires du « giving pledge ». Mais au delà de cette action relayée par les médias du monde entier, la générosité d’entreprise n’est pas l’apanage exclusif des plus riches. Certaines entreprises françaises font également des dons.

Dès les prémisses de l’essor industriel au mitan du 19ème siècle, ce que l’on appelait alors « la charité » a été de mise. Les grandes dynasties industrielles, longtemps impitoyables en matière sociale, contrebalancent leur âpreté au gain par des « bonnes œuvres », plus ou moins désintéressées, plus ou moins généreuses. Emile Zola dans sa fresque sur le Nord, Germinal, décrit avec autant d’acuité que de cruauté ironique les grands bourgeois - et le plus souvent les grandes bourgeoises - soulageant au nom de leurs valeurs chrétiennes, leurs mauvaises consciences en distribuant vieux vêtements ou bons alimentaires ou encore en faisant construire des logements pour les ouvriers de l’usine. Quelques grands capitaines d’industries, à l’enseigne de Marcel Boussac ou de Marcel Dassault se sont particulièrement illustrés dans ce positionnement, avec plus ou moins de bonheur. Cette forme de charité paternaliste et destinée avant tout à contenir tant que faire se peut les soubresauts sociaux, a aujourd’hui disparu, en tant que système. L’idée du don prévaut, plus saine, plus constructive.

Le sociologue, Marcel Maus en a formalisé les contours dès 1924. Il est le premier à mettre en lien l’idée de don avec l’entreprise pour en souligner l’intérêt. En s’investissant et en investissant au-delà de leur seul champ de compétence, les entreprises ne se contentent pas d’apporter une aide efficace : le geste fait sens pour l’ensemble de l’entreprise, il concerne chacun de ses maillons. C’est d’ailleurs ce sur quoi mise une association comme Planète Urgence qui recrute ses volontaires de terrain dans les rangs des salariés, désireux de poser « un congé solidaire». L’exemple de l’opticien Optic 2000, une coopérative formée d’opticiens indépendants, est intéressant car il montre lien entre les valeurs de l’entreprise et l’impact positif qu’une politique de générosité peut avoir. D’abord les valeurs du groupe présidé par Didier Papaz sont clairement affirmées : « Nous avons une responsabilité particulière, observe Yves Guénin, le secrétaire général. Notre culture coopérative, presque cinquantenaire nous conduit naturellement à donner une traduction concrète à notre engagement pour l’économie sociale et responsable. Du coup, l’engagement humanitaire devient une évidence, une suite logique ». Et le don permet de créer du sens pour la collectivité que représente une entreprise:  « Nous le mesurons clairement, reconnaît volontiers Yves Guénin. Dans leur diversité, nos initiatives apportent de la cohésion au groupe économique que nous formons. Elles font naître une fierté d’appartenance qui renforce notre identité ». De la théorie à la pratique, Optic 2000 n’en reste pas au discours. La coopérative s’est récemment distinguée en concluant un partenariat avec le Téléthon, en s’engageant contre les accidents de la route, en proposant de tester gratuitement la vue de postulants au permis de conduire, ou encore par différentes initiatives en Afrique.  

Un constat que reprennent en tous points les leaders du Chèque-Déjeuner qui depuis des années travaillent en partenariat avec les Restos du Cœur et la Fondation Abbé Pierre notamment pour « les Chèques du Don », ou encore les responsables d’Air France au travers du « 4L Trophy », un challenge sportif organisé par le comité central d’entreprise, qui achemine du matériel scolaire à des zones déshéritées du désert marocain. De son côté, BNP-Paribas marque d’un point d’orgue son engagement en décernant depuis 2008 le prix de la Philanthropie.

Le don d’entreprise peut être matériel, comme lorsqu’Optic 2000 récupère et recycle chaque année 200 000 paires de lunettes qu’il redistribue ensuite à des populations démunies, en Afrique comme en France. Le don peut être de temps ou de compétences. Il peut également prendre la forme de caisse de résonnance, oh combien précieuse pour les organisations humanitaires. Quand le Chèque-déjeuner s’engage auprès de ceux qui sont en grande précarité l’impact de leur campagne est beaucoup plus fort que leur seul engagement en numéraire. Ces entreprises contribuent de façon efficace à la notoriété des causes qu’ils défendent. Elles provoquent un effet multiplicateur déterminant pour les organisations humanitaires.

Longtemps réservé au seul bon vouloir des dirigeants de grandes entreprises, le champ de la générosité entrepreneuriale a connu un virage déterminant et une réelle montée en puissance depuis l’adoption de la loi Aillagon, en 2003. Qui complète et fait monter en puissance les dispositifs législatifs de 1990 donnant statut aux fondations d’entreprises. Ce texte qui favorise la création des Fondations grâce à un régime fiscal intéressant a permis à de grandes sociétés de mieux organiser et formaliser leurs actions humanitaires. « Notre histoire d’entreprise est crée sur la base des valeurs coopératives. Notre gouvernance est fondée sur le respect d’autrui, avance en guise de conclusion, Yves Guénin. Dès lors, au quotidien, notre culture est celle de l’engagement, en tant qu’acteur social. Cela vaut à tous les échelons de notre responsabilité. »

"Responsabilité", le mot-clé peut-être, de cet enjeu autour de la générosité des entreprises.